Cette saison, le patinage d’Adeliya Petrosian n’a été jugé qu’à travers un seul prisme : l’ultra-C. Tout le reste, la composition, l’interprétation, la maîtrise globale, a été relégué au second plan.

Ce choix n’est pas anodin. Il a transformé une patineuse complète en exécutante sous tension permanente, sommée de prouver, à chaque sortie, qu’elle mérite l’image qu’on projette sur elle.

Une victoire nationale qui masque les fragilités

Aux Championnats de Russie à Saint-Pétersbourg, qu’elle a pourtant remportés, ce déséquilibre a éclaté au grand jour.

Le programme court fut le meilleur de sa saison : triple Axel propre, liberté, impact émotionnel.

Le programme libre, en revanche, a exposé les limites d’une stratégie fondée sur l’accumulation de risques : sortie de carré sur l’Axel, chute sur le quadruple, saut doublé, perte d’énergie, tension visible et impossibilité de tenir la structure du programme… Une victoire au score, mais un avertissement évident.

Le problème n’est pas le niveau de Petrosian, qui reste l’une des patineuses les plus talentueuses de sa génération. Le problème est le cadre dans lequel elle évolue.

Aujourd’hui, elle ne patine plus pour construire deux programmes solides, mais pour répondre à une attente précise : prouver, coûte que coûte, qu’elle est capable de présenter le contenu le plus difficile du monde et décrocher l’or olympique. Cette idée, martelée par son encadrement, les commentateurs et une partie du public, pèse sur chacune de ses performances.

Ses propres mots en témoignent :

« J’espère ne pas me laisser tomber, ni mes entraîneurs, ni mes fans aux Jeux. »

Cette phrase concentre toute la problématique. Il n’est pas question de plaisir, de liberté ou même de confiance, mais de responsabilité et de crainte de l’échec. Petrosian ne parle pas de ce qu’elle veut accomplir, mais de ce qu’elle ne doit pas rater.

Tutberidze : panique, dogme et ultra-C obligatoire

Les déclarations d’Eteri Tutberidze permettent de comprendre la logique qui guide aujourd’hui l’encadrement de Petrosian. Elle décrit une préparation chaotique, marquée par une blessure, une perte de repères techniques et une montée de la tension jusqu’à frôler la panique :

« À un moment, il semblait qu’elle ne pourrait même pas patiner. Même les triples stables avaient disparu. »

Mais face à cette instabilité, le choix n’a pas été de sécuriser les programmes. Au contraire, la réponse a consisté à réintroduire au plus vite les éléments les plus complexes. Tutberidze l’assume pleinement :

« Patiner aux Jeux sans ultra-C n’a absolument aucun sens. »

L’argument avancé est révélateur d’une vision profondément défensive : sans classement international, sans statut, Petrosian évoluera dans le premier groupe d’échauffement et sera mécaniquement pénalisée sur les composantes. Les sauts ultra-C deviennent alors un moyen de compenser, presque une protection contre un système de jugement perçu comme défavorable.

D’athlète à symbole national

Sur les plateaux télé, le diagnostic est cruel mais lucide : personne n’attend l’or olympique de Petr Gumennik. Tout le monde l’attend d’Adeliya Petrosian.

Elle n’est pas seulement une athlète en préparation olympique. Elle est devenue un symbole : celui de la continuité du système Tutberidze, de la domination technique russe, de la nécessité de prouver quelque chose au monde. Cette charge symbolique transforme chaque programme en enjeu existentiel.

Une voie qui mène à l’impasse

Pourtant, les faits contredisent le dogme de l’ultra-C. Kaori Sakamoto et Alysa Liu arrivent à Milan sans aucun élément de cette catégorie, mais avec ce qui compte réellement à ce niveau : de la stabilité, de l’expérience internationale et une sérénité éprouvée.

L’extrême difficulté n’est ni une garantie de victoire, ni même une condition nécessaire pour jouer le podium, le parcours récent d’Alysa Liu en est la preuve.

Petrosian est à son meilleur lorsqu’elle patine libérée, lorsque le saut cesse d’être une obsession pour redevenir un élément parmi d’autres. Aujourd’hui, cette liberté lui est refusée. L’ultra-C n’est plus une arme : c’est une contrainte.

Refuser toute flexibilité, ignorer les signaux répétés envoyés par les performances, persister dans une stratégie qui fragilise l’athlète ne relève ni du courage ni de la détermination. C’est une logique d’usure, qui conduit Adeliya Petrosian vers une impasse sportive et réduit, au lieu de les maximiser, ses chances réelles de podium.

Rédigé par

Delphine Toltsky

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Mon site est consacré au patinage artistique, mais il va bien au-delà de la simple performance sportive.
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