Sans qualification internationale, le championnat de Russie semble avoir perdu de son intérêt. Sans quotas à décrocher, sans récompense autre que le prestige intérieur, ce championnat semble vidé de son sens compétitif global.

Pourtant, dès le début de la compétition, l’intérêt renaît : exploits, tensions, chutes, décisions arbitrales controversées devant un public aux aguets.

1. Performances et bonnes surprises

Le championnat a couronné des patineurs que plus personne n’attendait.

Matvey Vetlugin en est l’exemple le plus frappant. Un mois plus tôt, l’idée de le voir terminer 4e, devant Vladislav Dikidzhi, aurait grandement surpris. Pourtant, Vetlugin a livré deux programmes quasi irréprochables. La médaille lui a échappé, non par manque de qualité, mais par un choix stratégique risqué. Son contenu technique s’est révélé audacieux mais fragile, avec des combinaisons complexes qui laissent peu de place à l’erreur. Malheureusement, ces tentatives l’ont pénalisé face à un Mark Kondratyuk plus « efficace » sur le papier.

Même émotion pour Maria Zakharova, qui a marqué les esprits en réussissant deux quads parfaits lors du programme libre. Sa routine, quasi impeccable, illustre la montée de nouvelles patineuses capables de bousculer la hiérarchie, même si son classement final ne reflète pas l’ampleur de sa performance.

Enfin, la grande surprise est venue de la danse sur glace, avec Elizaveta Pasechnik et Dario Cirisano. Leur début de saison avait été si terne qu’ils envisageaient de revoir l’intégralité de leur programme. Pourtant, ils ont choisi de maintenir leur préparation et ont décroché le bronze. Une victoire qui a déclenché une véritable explosion de joie collective, au point d’agacer leurs rivaux directs.

Cette euphorie en dit long : le public russe, lassé des classements figés, réclame des rebondissements, de la détermination, des retournements de situation, et surtout, de ressentir ces émotions intenses que les grandes compétitions internationales savent offrir.

2. Déceptions et blessures psychologiques

À l’inverse, certaines défaites ont laissé un goût amer. Aleksandr Galliamov, invaincus au niveau national depuis 2022, a vu la médaille d’argent transformer sa frustration en colère diffuse : contre sa partenaire Anastasia Mishina, contre les juges, contre les entraîneurs.

Son attitude lors de la cérémonie, retrait de médaille, refus de saluer, refus de répondre aux questions lors de la conférence de presse, ne passe pas inaperçue. Un tel retour après une fracture mérite le respect, pour autant, cela n’accorde pas automatiquement la victoire.

3. Pression olympique et enjeux techniques

Pendant quinze ans, le patinage masculin russe a vécu dans l’ombre de ses homologues féminines. Depuis Sotchi, la Russie brille chez les femmes, tandis que les hommes se contentent de rôles secondaires.

Aujourd’hui, le paysage a changé : le patinage masculin international s’est appauvri, laissant peu de concurrence réelle derrière Ilia Malinin, alors que le patinage féminin n’a jamais été aussi dense. Une prestation parfaite sans ultra-C ne garantit même plus un podium.

Dans ce contexte, Petr Gumennik a su progresser au moment opportun : contenu technique renforcé, meilleure stabilité, trajectoire ascendante. Adeliya Petrosyan, elle, paie le prix d’une transition plus douloureuse. Le triple axel est de retour, mais les quadruples restent un combat tant psychologique que technique.

La stratégie idéale serait peut-être de sécuriser plutôt que de forcer. Mais Eteri Tutberidze pourrait-elle se résoudre à ne pas viser l’or olympique ?

4. Arbitrage : un slogan vidé de sa substance

L’an dernier, le président de la fédération, Anton Sikharulidze, avait choisi le slogan « Un arbitrage équitable » pour les championnats de Russie.

Malheureusement, cela n’a pas été flagrant. Malgré le durcissement des critères, les incohérences persistent. Certaines patineuses hors du top hiérarchique patinent dans l’indifférence, même avec des performances solides. Le cas de Maria Zakharova en est l’illustration : ses deux quadruples parfaits ont laissé le public perplexe face à sa 5e place.

Les tensions se prolongent hors glace, et la Russie rejoint désormais la tendance internationale de débattre de l’arbitrage sur les réseaux sociaux. Ces indignations sont compréhensibles : si Petrosyan n’avait pas été contrainte de disputer les Jeux olympiques un mois et demi plus tard, Alisa Dvoeglazova aurait probablement remporté le titre russe.

Mais la fédération a aujourd’hui d’autres priorités que l’équité.

5. Le public oublié

Enfin, il y a la question du cadre. Le patinage russe a longtemps évolué dans un luxe presque permanent : des salles bondées, des billets difficiles à trouver et des stars mondiales en vedette. Aujourd’hui, même une arène modeste peine à se remplir.

Billetterie tardive, mauvaise répartition des places, confort discutable … Pourtant, les sponsors sont toujours là, les écrans LED brillent, les recettes publicitaires fusent.

 

Rédigé par

Delphine Toltsky

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Mon site est consacré au patinage artistique, mais il va bien au-delà de la simple performance sportive.
J’y explore aussi les réalités complexes qui entourent les athlètes de haut niveau : dopage, harcèlement, tca, santé mentale.
J’aborde également les questions de genre ainsi que les dimensions politiques et géopolitiques du sport, pour proposer une réflexion critique sur le monde du patinage et, plus largement, sur l’univers du sport.
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